Au rythme du tissage de la soie khmère, Koh Ouknatey កោះឧកញ្ញ៉ាតី : l’île d’un recueil pour l’artisanat du Cambodge.


Le tissage est une danse entre la nature, la vie et l’humanité.




L’île de Koh Oukhatey, aussi appelée « Koh Ukgnatey កោះឧកញ្ញ៉ាតី" ou « Tey » pour les locaux, entre les eaux sacrées du Mékong, est un véritable éloge pour l’artisanat. À chaque respiration, les navettes des métiers en bois traditionnels passent entre les doigts des femmes. Cet art, avec technique et patience, transforme la soie khmère en étoffes et vêtements traditionnels.

Située au nord de la capitale du Cambodge, Phnom Penh ; l’île de Koh Oukhatey កោះឧកញ្ញ៉ាតី, est devenue le cœur vivant d’un savoir-faire transmis de génération en génération. L’âme du Cambodge émane de chaque fil, entrelacé entre ruralité et histoire khmère ancestrale.



Pour mieux comprendre ces techniques ancestrales, transmises de génération en génération ;
elles s’invitent à nous traverser par une immersion auditive,
au cœur des métiers à tisser et de l’élevage du vers à soie :




TRANSCRIPTION 1
[00:00] ~ Alors, nous avons une vingtaine de femmes qui travaillent sur autant de métiers à tisser. Chaque femme maîtrise un motif spécifique ; un motif qui correspond à un dessin transmis de génération en génération au sein de la famille. Ainsi, chaque tisserande se consacre à un motif bien précis.

[00:17] ~ Et elle ne le change jamais…

[00:20] ~ Oui, elle ne le change jamais. Parfois, une tisserande a envie de changer, mais tu sais, modifier le motif est très difficile. Cela demande un temps d'apprentissage considérable, car elles pratiquent cet art depuis leur plus jeune âge, un âge comme le tien.
Dix ans plus tard, elles maîtrisent parfaitement le motif et peuvent alors l'utiliser pour subvenir aux besoins de leur famille.

[00:40] ~ À quel âge commencent-elles ?

[00:43] ~ Elles commencent vers 16, 17 ou 18 ans. Elles apprennent ce savoir-faire auprès de leur mère ; ainsi, lorsqu'elles se marient, elles peuvent compter sur cette compétence. Elles s'exercent généralement dès leur jeunesse, avant le mariage, pour ensuite pouvoir en vivre.
[00:58] Pourquoi doivent-elles rester à la maison ?
C'est pour pouvoir s'occuper du foyer, de la famille et des enfants tout en travaillant sur le métier à tisser. Le mari, lui, doit quitter la maison le matin pour aller aux champs cultiver des légumes, des plantes, des céréales ou des fruits.

[01:18] ~ D’accord…
Et vous avez dit que les métiers à tisser sont en bambou ?

[01:21] ~ Oui, ils sont fabriqués en bambou et en bois, des matériaux très communs.
Du bois, oui, du bois et non de la laine. On utilise certains types de bois, mais le bambou est très répandu : il est facile à trouver et à couper.
[01:37] Sur l’île de la Soie (// Koh Ouknatey), nous avons 16 motifs traditionnels. Ces 16 motifs sont regroupés en quatre grandes catégories : les animaux, les fleurs, les diamants et les temples.
[01:50]… Bon, et voici la toute première étape du processus : ce que nous appelons « la maison des vers à soie ».
C'est ici que la tisserande élève les papillons. Ils donnent naissance à des chenilles, que nous appelons les vers à soie. Ces vers se nourrissent ensuite de feuilles de mûrier.
Tu peux voir qu’il y a un mûrier ici, et un autre là-bas… Tous ces arbres aux feuilles vertes sont des mûriers.

[02:08] ~ Des mûriers.

[02:10] ~ Le mûrier, c'est ça. C'est une feuille particulière que le ver mange.







TRANSCRIPTION 2
[00:01] ~ Alors voici le bombyx du mûrier que certains appellent simplement papillon. Nous devons les placer ensemble ici pendant huit heures : le mâle et la femelle.
[00:09] Au bout de huit heures, la femelle est prête à pondre. Elle commence alors à pondre entre 100 et 200 œufs par jour, juste ici, mais sa vie ne dure que trois jours.
Trois jours plus tard, elle meurt. C'est triste pour elle…mais c'est la nature, tu comprends ?

[00:26] ~ Oui.

[00:27] ~ Et voici les œufs. Tu peux voir, ce sont ces petits éléments blancs ici ; ce sont tous des œufs.
Il ne faut que huit jours pour que les vers éclosent.
[00:37] Ils ne restent pas au stade de « un jour » ; ils grandissent vite et atteignent rapidement 10 ou 20 jours. À un jour, le ver est minuscule et fin. Il est même trois fois plus petit que l'œuf lui-même. Juste après l'éclosion, il faut les nourrir avec des feuilles, comme je te l’ai dit : on les appelle les feuilles de mûrier. Mais on ne peut pas donner la feuille entière, comme celle-ci, car elle est déjà trop développée.
[01:02] À ce stade, ils sont assez grands pour manger seuls. Mais juste après l'éclosion, il faut hacher les feuilles de mûrier en petits morceaux, car le ver est très petit et la feuille est trop grande.
[01:12] Si on leur donnait la feuille entière, ils mourraient de faim. Ils ne peuvent pas manger seuls. On les hache donc en petits morceaux et on les nourrit deux fois par jour jusqu'à ce qu'ils atteignent l'âge de 10, 15 ou 20 jours.
[01:25] À cet âge, on peut leur donner la feuille entière pour qu'ils mangent seuls, trois fois par jour, jusqu'à ce qu'ils aient entre 20 et 27 jours.
[01:40] C'est à ce stade qu'on les considère comme des vers adultes. Ils mangent beaucoup une fois qu'ils ont grandi, tu sais, jusqu'à huit fois par jour, des feuilles de mûrier.
[01:49] Au bout de 27 jours, le ver change de couleur. Voici leur couleur d’origine ; tu peux voir qu’ils sont verts et blancs. C'est leur couleur naturelle. Mais après 27 jours, ils virent au jaune. Regardez, je vais en poser un dans ma main pour mieux vous montrer. Là, on voit bien la couleur d'origine : vert et blanc. Et après 27 jours, ils deviennent jaunes.
[02:15] C'est jaune, cela signifie qu'ils sont prêts à filer leur soie. Si tu en vois un changer de couleur, il faut le retirer du panier et le placer sur les branches de l’arbre. On utilise pour cela des branches de mûrier.
[02:31] On ne sélectionne que ceux qui sont jaunes pour les placer ici, car les jaunes ne mangent plus. Ils cherchent simplement un endroit pour tisser leur cocon. Seuls les verts continuent de manger, comme ceux-là, par exemple.
[02:44] C'est le moment de produire le fil. Tu peux voir le fil sortir par la bouche juste là.

[02:46] ~ Oui, j’ai vu…
[02:50] Cela signifie que lorsqu’on les place sur les branches, ils cherchent encore l'endroit idéal pour finir leur travail.

[02:54] ~ Oui, exactement. C'est pour ça qu'on voit plein de fils collés un peu partout.
Ce n'est pas bon, car ils s'emmêlent avec les autres et risquent de se blesser ou de mourir. Il faut donc les sortir du panier et les installer sur les branches.

[03:05] ~ Ils risquent d'être tués par les autres ?

[03:08] ~ Ils ne s'attaquent pas entre eux, mais ils filent de la soie. Leur salive contient de l’acide. Cet acide peut blesser les autres vers. Il faut donc les retirer du panier et les placer sur les branches.
[03:22] Une fois sur les branches, le ver cherche un espace pour s'installer. Lorsqu'ils ont trouvé de l'espace et qu'ils se sentent en sécurité, ils commencent à en fabriquer un de ceci : nous appelons cela un cocon. Un ver peut produire un cocon comme celui-ci en 24 heures. Si tu les installes aujourd’hui, tu peux revenir demain et tu en trouveras un comme celui-ci.

[03:41] ~ Tu peux le toucher ?

[03:42] ~ Oui, tu peux le toucher et le secouer…et entendre le son. C'est le ver à l'intérieur, n'est-ce pas ? Exactement.

[03:47] ~ Mais il est en train de dormir ?

[03:49] ~ Oui, ils dorment. Mais ne t’inquiètes pas…ils secouent simplement leur lit !
Le mâle produit environ 300 mètres de fil, tandis que la femelle peut en produire jusqu'à 500 mètres.

[03:59] ~ Comment les reconnaît-on ?

[04:01] ~ La taille.
Le cocon de la femelle est plus gros, et celui du mâle est plus petit. On peut les distinguer facilement : le bombyx du mûrier, le ver et le cocon. Le petit cocon correspond au mâle et le gros à la femelle.
[04:15] Une fois que le ver a terminé son travail, il reste à l’intérieur. Mais ce n'est que temporaire. Dix jours plus tard, le ver se transforme en papillon ; le bombyx du mûrier.
[04:31] Ensuite, les femmes récupèrent tous ces cocons et passent à l'étape suivante : le dévidage de la soie. À l'intérieur, il y a le papillon et à l'extérieur, près d'un millier de couches de fibres de soie.
[04:44] Ces fibres de soie extraites servent ensuite à fabriquer des écharpes, des jupes ou du tissu… On obtient ainsi des écharpes ou des fils de soie à partir de ces cocons. Pour les dévider en douceur, sans interruption ni casse, il faut les plonger dans l’eau. Sans eau, ils casseraient comme ceci.
[05:00] Car le ver utilise une colle naturelle sécrétée par sa bouche et cette colle maintient le fil bien serré autour du bâtonnet. Il faut donc d'abord éliminer cette colle pour pouvoir les tirer en douceur. L'eau est donc nécessaire.

[05:14] ~ De l'eau chaude ?

[05:15] ~ Chaude ou froide. Les deux conviennent. Avec de l'eau froide, il faut attendre quatre heures pour que la colle se dissolve. Mais avec de l'eau chaude…

[05:24] ~ C’est plus rapide !

[05:25] ~ Une demi-heure seulement, c’est très rapide. Le processus complet prend un mois et dix jours… Un mois et dix jours.
C'est ce que fait chaque famille sur l’île…chaque famille. C'est pour cela qu'on l'appelle « L'Île de la Soie ». Mais son vrai nom n'est pas « Soie », c’est « Tey » : T-E-Y.

[05:42] ~ Ah, j’ai vu que c’était « Koh Dach »?

[05:44] ~ Oui, Koh Dach est là-bas et Tey est ici.
TEY signifie « loin les uns des autres ». C'est le nom d'une dame. Elle en est la fondatrice et l'île porte son nom. Mais comme les gens se déplacent, ce travail lié à la soie est devenu très courant.
[05:58] C'est une île qui produit beaucoup de soie, mais uniquement pour les touristes. Pour moi, je l’appelle encore Tey…tout le monde ici l'appelle encore « Tey ».
[06:09] Voilà…Et le processus complet prend un mois et dix jours.
As-tu des questions sur le processus de fabrication ?

[06:18] Tu sais, je pensais que vous restiez encore quelques jours ici. Pour être honnête avec toi, je suis chauffeur. Mon vrai métier, c'est de travailler avec le ferry, mais je ne conduis pas de tuk-tuk. Je conduis les gros véhicules, tu vois, les remorques.

[06:29] ~ Oui, oui.

[06:30] ~ Mais c'est la basse saison, il n'y a pas beaucoup de touristes. Alors je suis venu ici pour servir d'interprète en anglais.

[06:36] ~ Tu parles vraiment bien anglais… Je pense que ton anglais est meilleur que le mien !

[06:43] ~ Vraiment ?! Merci…
Regardes, tu peux voir la femme qui vient de changer les vers pour les placer dans un nouveau milieu. C'est parce que ces vers ont besoin d'un environnement très propre et hygiénique.
Tu sais, si nous partions sans changer le vieux substrat, ils mourraient.

[07:06] ~ Je peux prendre des photos?

[07:07] ~ Oui bien-sûr.






TRANSCRIPTION 3
[00:00] ~ Dans la marmite, pendant une demi-heure. Une demi-heure plus tard, les cocons sont prêts et l'on peut en extraire la fibre de soie. Mais pour extraire la fibre, on ne peut pas se contenter de tirer quelques fils seulement. Il y a une règle à respecter : si l'on tire seulement 1, 2 ou 3 fils ensemble, ça ne suffit pas car le travail est difficile, car les fils sont minuscules et extrêmement fins.
[00:21] On en tire donc une dizaine ou une vingtaine à la fois et ils se rejoignent ensuite pour ne former qu'un seul fil.

[00:28] ~ Mais comment éviter que tout s'emmêle? Comment est-ce possible de garder de l’ordre?

[00:35] ~ On utilise une feuille comme celle-ci. Cela peut être des feuilles d’aubergine ou de jaquier. C'est un outil très courant : on utilise souvent du bois rugueux, car la surface accroche un peu. Mais ça finit par sécher, laisses-moi essayer.
[00:52] C'est ainsi que l'on rassemble les fibres de soie. On utilise l’outil. Ainsi, la femme les rassemble ensuite comme ceci…merci. Elle les serre comme ceci et les met de côté. Ensuite, elle peut filer lorsqu’on tire les fils ensemble. Et l'on voit plusieurs fils s'unir pour n'en former qu'un.
[01:16] C'est ça. Je ne suis pas un professionnel pour cette tâche, mais les femmes y arrivent. Elles peuvent tirer plus de 20 fils à la fois. Plus on en tire, plus le fil est solide.
[01:25] On en prend au moins une dizaine ou une vingtaine.
On les rassemble ici et on peut tirer sur l'ensemble sans que cela ne casse. C'est très solide.
Si solide, vraiment très solide.

[01:41] ~ Elle est très habile ! En effet, c'est incassable.

[01:44] ~ Oui, incassable, car un seul fil est en fait déjà composé de 10 ou 20 fibres.
Si on les étire, on peut voir que le fil est constitué de plusieurs brins.
[01:55] Et la dame n'a mis qu'une demi-heure pour en tirer entre 300 et 500 mètres avec cet outil. On appelle ça « un rouet ».
[02:03] Je le fais tourner à la main ; c'est de la soie brute. C'est l'aspect qu'elle a juste après avoir été extraite du cocon.
Tu sais, la soie a une particularité. Je veux dire, si on la laisse à l'air libre sans la mettre dans l'eau, elle devient dure et rigide.

[02:16] ~ Et sèche.

[02:17] ~ Mais après lavage ou immersion dans l'eau, elle devient lisse et douce. On la met souvent dans des bouteilles.

[02:22] ~ Ça ressemble à du crin de cheval.

[02:25] ~ Oui! Du crin de cheval.






TRANSCRIPTION 4
[00:00] ~ Nous n'avons donc qu'une seule couleur naturelle : c'est le doré. Pour les autres, il faut teindre la matière. On utilise des plantes, des fleurs ou des fruits pour obtenir les couleurs.
[00:09] Quelle est ta couleur préférée parmi celles-ci ? Le doré est naturel.

[00:12] ~ Moi, je suis pour le naturel.

[00:14] ~ Ah, le naturel… c’est le doré. Ça ressemble à tes vêtements.

[00:18] ~ Oui, j’essaie.

[00:20] ~ Une fois la teinture faite et la fibre assouplie, on transfère les fibres en fils sur ces bobines. La bobine sert en quelque sorte de réserve. Elle permet de garder le fil bien rangé pour éviter qu'il ne casse. Mais on ne l'utilise pas directement sur le métier à tisser.
[00:34] Pour l'utiliser sur le métier, il faut transférer le fil de la grosse bobine vers ce petit tube.
Tu vois, ce tube. Celui qui ressemble à une paille ?

[00:42] ~ Non…

[00:43] ~ Si, celui-ci.

[00:44] ~ Ah oui, d’accord.

[00:45] ~ Tu peux voir qu’ici, la grosse bobine ne convient pas. Il faut donc transférer le fil sur le petit support.

[00:50] ~ Oui, je comprends.

[00:52] ~ En l’insérant par le milieu, on laisse le tube tourner au centre afin de…

[00:54] ~ De passer entre…

[00:55] ~ Exactement, il passe entre le métier à tisser et ce support que l’on appelle une « navette ».

[00:58] ~ Une navette.

[01:00] ~ Oui, une navette. La navette transporte le fil coloré. On peut en utiliser jusqu'à quatre ou cinq en même temps. Et puis on la lance d'un côté à l'autre...
Une navette, une couleur.






TRANSCRIPTION 5
[00:00] ~ Voici donc le premier métier à tisser. Son motif représente des paons, des figures animales et celui-ci est en forme de diamants… viens voir.
[00:10] Nous appelons cela un « demi-motif ». Il existe des motifs complets et des demi-motifs. Le motif complet ne descend que jusqu'en dessous du genou une fois le vêtement porté. Ce qu'elle est en train de réaliser en ce moment, c'est le tissu lui-même. Et cette femme, nous l'appelons la « tisserande ».
[00:23] Elle doit travailler ici huit à dix heures par jour et elle passe près de trois semaines seule pour tisser quatre mètres de tissu.
[00:31] Quatre mètres : c'est assez pour confectionner une robe entière pour une femme, ou une chemise et un pantalon pour un homme.
[00:38] Parlons maintenant du métier à tisser. Il se compose de quatre parties importantes : la première partie s'appelle le « perroquet ». Tu peux le voir…sous les jambes.
Lorsque la tisserande abaisse le « perroquet », un espace s'ouvre légèrement ici.

[00:50] ~ Oui, je vois.

[00:51] ~ Une fois l'espace ouvert, elle doit lancer l'outil, comme je te l’ai expliqué. La navette…
La navette traverse le métier en laissant le fil se dérouler.
[00:58] Une fois le fil libéré, elle doit ramener cette pièce vers elle. C'est ce qu'on appelle le « compresseur ».
On l'utilise pour tasser chaque fil afin qu'ils s'ajustent parfaitement les uns aux autres. Après avoir tassé le fil, elle ajuste le motif pour créer le dessin.
[01:14] Ainsi, tous les motifs et les couleurs que tu vois proviennent de cette partie.
C'est l'élément le plus complexe du métier à tisser. Il faut beaucoup de travail pour réaliser un tel motif.





C’est ainsi, par la transmission des traditions,
Dans un monde où règne l’impermanence,
Que celles-ci peuvent ne serais-ce qu’un instant,
Inspirer un souffle de l’Éternité.








Contact :
Musée des vers à soie, Île de la Soie
+855 (0)12 522 192
Village de Koh Touch, Commune de Koh Ouknatey,
Ville d’Arey Ksat, Province de Kandal, Cambodge.